Dans la nuit du dimanche 5 avril, je fais défiler Instagram quelques minutes avant de clore ma journée. Au fil des vidéos, certaines images arrêtent net mon regard. On y voit des hommes, dont les visages apparaissent à peine, appliquer de la peinture sur les t-shirts de très jeunes filles. À l’écran, le geste est présenté comme festif, presque banal. Pourtant, ce que montrent réellement ces séquences est d’une tout autre nature, et ces images m’ont hantée toute la journée du lundi.
À la sortie du travail, je retourne sur Instagram pour mieux comprendre ces scènes. Mes recherches m’ont permis de découvrir le nom de l’activité. Il s’agit de «Festi-color», un événement prétendument festif censé mettre en valeur les couleurs. Les participant·es viennent en t-shirts blancs, destinés à être recouverts de peinture jaune, rouge, bleue, etc. La page Instagram compte 612 abonnés au moment de la rédaction de cet article (21h03) et affiche sept publications. D’autres vidéos montrant des attouchements sur les seins lors de cette même activité sont republiées par d’autres pages que je ne citerai pas ici.
Sous couvert d’un jeu ou d’une activité mettant les couleurs à l’honneur, des mains s’attardent sur les parties intimes de jeunes filles ou de femmes. Pire ! Je suis tombée sur une vidéo dans laquelle une jeune fille a demandé à un participant d’appliquer de la peinture sur le dos de son t-shirt. Mais il a préféré peloter ses fesses, sans aucune gêne, sous le regard complice des autres personnes présentes. Je comprends alors que la peinture sert moins à colorer un t-shirt qu’à servir de prétexte à des attouchements sexuels. Le plus troublant, peut-être, ne réside pas seulement dans les gestes eux-mêmes, mais dans l’atmosphère qui les entoure. Tout semble se passer comme si l’humiliation pouvait être érigée en divertissement, comme si le caractère public de la scène suffisait à en atténuer la gravité. On filme, on rit, on partage, on commente. Et ce faisant, on participe à la banalisation de la violence lorsqu’elle cible le corps des femmes.
Appelons un chat un chat
L’événement lié à la palpation des seins des jeunes filles est une agression sexuelle. Oui. Une agression sexuelle. La société haïtienne est structurée par des rapports de pouvoir sexistes où les hommes bénéficient historiquement d’un « droit de toucher » au corps des femmes. Ce privilège patriarcal leur accorde l’autorisation asymétrique d’envahir l’espace intime féminin. Cette manière de peloter les seins et les fesses des jeunes filles relève d’une dynamique de domination qui tente de se dissimuler sous un aspect ludique. Non, le corps de la femme n’est pas une table de jeu. S’en servir de la sorte correspond à une instrumentalisation et à une réduction à des parties du corps. Certain·es vont peut-être avancer l’argument du consentement des jeunes filles ou encore leur reprocher de ne pas avoir clairement dit « non ». À ceux et celles qui y pensent déjà, laissez-moi vous dire que j’ai visionné des vidéos où les victimes, prises par surprise, ont manifesté leur mécontentement. Et même si aucun mécontentement ne se manifestait, il faut comprendre qu’étant sous l’influence et la coercition des individus qui appliquent la peinture, il est extrêmement difficile de s’opposer. Nous sommes face à une situation qui illustre une passivité forcée.
Ce qui est montré dans ces vidéos n’est pas une simple dérive. Cela révèle un rapport profondément enraciné au corps des femmes, perçu encore trop souvent comme accessible, manipulable et appropriable. Derrière chaque vidéo de ce type se rejoue la même scène sociale d’une violence sexualisée rendue ordinaire, parce qu’elle s’exerce sur des corps de femmes dans un espace où la frontière entre amusement et domination est volontairement brouillée. De plus, la captation et la diffusion de ces actes sur le web s’inscrivent dans un régime visiocentriste, soumettant ces jeunes filles au « regard masculin » , un phénomène insidieux qui démultiplie l’objectification en la transformant en un spectacle public.
Ces images sont choquantes. Non pas parce qu’elles seraient exceptionnelles, mais précisément parce qu’elles disent quelque chose de trop fréquent. Il faut cesser de détourner le regard ou de parler d’un simple dérapage de la génération 2000, comme on les appelle « timoun 2000 ». Il faut nommer les faits, refuser leur banalisation et rappeler une évidence qui, manifestement, ne l’est pas encore pour tout le monde. Toucher le corps d’une femme sans son consentement n’est pas un détail. S’autoriser de toucher le corps d’une femme par surprise ou sur la base d’un soi-disant jeu est une violence qu’il convient virulemment de dénoncer.

