Les chiffres sont vertigineux, mais ils ne disent pas tout. Derrière les milliers de morts, les blessés, les viols et les déplacements forcés recensés, c’est tout le pays entier qui flotte dans l’incertitude. En Haïti, l’insécurité ne se résume plus à une série d’attaques spectaculaires ou à la progression permanente territoriale des gangs. Elle s’est installée au cœur de la vie de chaque Haïtien·ne, jusqu’à faire de la peur une condition ordinaire d’existence.
Entre le 1er mars 2025 et le 15 janvier 2026, ce sont, au moins, 5 519 personnes qui ont été tuées et 2 608 autres blessées, selon le dernier rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), publié le lundi 23 mars 2026. L’écrasante majorité des victimes continue d’être recensée dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, mais la violence ne s’y cantonne plus depuis quelque temps. Au-delà de son emprise sur près de 90% de la capitale, la violence s’enracine dans l’Artibonite, s’étend dans le Centre, et suit les routes, les axes commerciaux, les zones de repli, les territoires disputés. Les gangs consolident des couloirs stratégiques, verrouillent des passages, contrôlent des circulations vitales pour le pays. C’est pour cette raison qu’ils cherchent à prendre le contrôle de la ville de Saint-Marc, abritant l’un des principaux ports du pays.
L’ambition des bandes armées s’exprime dans les assassinats, mais aussi dans la manière de tuer. Le rapport du HCDH décrit des exécutions, des corps brûlés, des victimes abattues après des simulacres de procès organisés par les gangs eux-mêmes. À cette violence directe s’ajoutent les enlèvements, les représailles.
Mais l’effondrement haïtien ne se lit pas seulement dans les bilans mortuaires. Il se voit dans l’école qui ferme, dans l’hôpital qui cesse de fonctionner, dans la route devenue désertique, dans le marché qui ne peut plus être ravitaillé, dans la famille qui fuit sans savoir où elle dormira le lendemain. Fin août, 1 606 écoles étaient fermées totalement ou partiellement, affectant plus de 243 000 enfants. En janvier 2026, seuls 10 % des établissements de santé disposant de capacités d’hospitalisation étaient opérationnels à l’échelle nationale. À Port-au-Prince, plusieurs structures ont dû suspendre leurs activités. Dans les départements de l’Artibonite et du Centre, les attaques ont également désorganisé la production agricole et aggravé l’insécurité alimentaire, qui touche aujourd’hui 5,7 millions de personnes.
Cette violence déracine aussi massivement. En septembre 2025, Haïti comptait 1 412 199 personnes déplacées internes, soit une hausse de 36 % en moins d’un an. Plus de la moitié sont des enfants. Le déplacement n’est plus une conséquence ponctuelle des affrontements, c’est désormais un mode de survie imposé à des familles entières, contraintes de quitter leurs maisons, leurs repères, leurs écoles, leurs revenus.
Les violences sexuelles, une stratégie de domination
L’un des aspects les plus glaçants du rapport du HCDH concerne les violences sexuelles, devenues un instrument central de contrôle des populations. Entre le 1er mars et le 31 décembre 2025, 1 495 cas de violence sexuelle commis par des bandits armés ont été recensés. Les femmes et les filles constituent l’immense majorité des victimes, comme toujours. Le viol collectif représente à lui seul 81 % des cas signalés. Des femmes sont violées parce qu’elles sont accusées de collaborer avec la police. « Des violences sexuelles ont également été perpétrées de manière aléatoire ou contre des victimes d’enlèvement pendant leur captivité. D’autres personnes, y compris des enfants, ont été contraintes à des relations sentimentales avec des membres de gangs et soumises à une exploitation sexuelle prolongée. Les femmes et les filles sont restées les principales victimes », note l’agence des Nations unies.
Selon le HCDH, ces violences ne relèvent pas de débordements isolés. Elles participent d’une méthode. Les gangs s’en servent pour semer la terreur, punir, humilier et soumettre. Des femmes, des filles et même des enfants sont contraintes à des relations imposées avec des membres de gangs et enfermées dans des situations d’exploitation sexuelle prolongée. Dans le rapport, le HCDH précise en outre que la sous-déclaration cache probablement une réalité plus vaste, touchant aussi des hommes et des garçons.
Les enfants, justement, se retrouvent happés par cette machine de violence. Le Haut Commissariat souligne la progression du trafic d’enfants par les gangs, nourrie par la fermeture des écoles, l’absence d’espaces sûrs, le manque de perspectives économiques et la faiblesse des mécanismes de protection. Les garçons sont utilisés pour surveiller, recouvrer, enlever ou combattre. Les filles sont exposées aux violences sexuelles, à l’exploitation, à l’esclavage et au travail forcé. À travers cette captation de l’enfance, c’est le futur même du pays qui se retrouve pris en otage.
Un État débordé, une réponse qui ne change pas le cours de la crise
Face à cette spirale, la réponse des autorités publiques et des autres acteurs reste en deçà de l’ampleur du désastre. Le HCDH reconnaît certains progrès logistiques et opérationnels de la police, ainsi que des appuis internationaux. Mais il souligne aussi des limites majeures : effectifs insuffisants, commissariats inopérants, véhicules hors service, faible capacité à maintenir durablement le contrôle des zones reprises, enquêtes inachevées et mécanismes de responsabilisation défaillants. L’impunité demeure profonde, tandis que corruption, mauvaise gouvernance et faiblesse institutionnelle continuent, selon le rapport, de paralyser l’État haïtien.
Le constat est d’autant plus sévère que, malgré l’intensification des opérations de sécurité, les gangs poursuivent leur expansion dans des zones clés, notamment dans l’Artibonite, le Centre et les périphéries de Port-au-Prince. Le rapport relève que ces efforts ont pu contenir certaines avancées dans la capitale, sans pour autant freiner l’extension du pouvoir criminel ailleurs. Autrement dit, les opérations se multiplient, mais elles ne renversent pas la dynamique générale. Elles contiennent par endroits, elles échouent à reprendre durablement la main ailleurs.
Au bout du compte, le peuple haïtien endure bien plus qu’une crise sécuritaire. Il subit une dépossession progressive de sa vie quotidienne, de sa mobilité, de son droit d’apprendre, de se soigner, de travailler, de circuler, de croire et de se projeter. Pendant que les gangs étendent leur emprise et imposent leur loi par les armes, les mesures gouvernementales apparaissent insuffisantes pour protéger durablement la population, restaurer la confiance et briser l’impunité. En Haïti, la souffrance collective n’est plus un effet collatéral de la violence : elle en est devenue le paysage.

