Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 janvier 2026, un incendie de grande ampleur a ravagé une partie du marché Cluny au Cap-Haïtien. Le sinistre aurait éclaté vers 22 h 30 et n’a été maîtrisé que plusieurs heures plus tard, autour de 2 h du matin, avec une mobilisation importante des pompiers, de la Protection civile, des forces de l’ordre, et l’appui des pompiers de l’aéroport.
Les premiers bilans font état de pertes matérielles majeures. En effet, environ trente dépôts détruits, plus d’une centaine de petites boutiques réduites en cendres, et une portion significative des infrastructures du marché touchée notamment la zone de vente de volailles.
Aucun décès n’était signalé dans l’immédiat, mais l’impact économique et social est déjà lourd pour les commerçantes et commerçants qui vivent du quotidien.
Ce que le feu révèle : un système de sécurité qui tient au courage, pas à l’organisation
Les récits convergent sur un point : l’intervention a été compliquée par un manque de moyens techniques. Des citoyen.nes soulignent explicitement ces difficultés opérationnelles et le fait que l’origine du feu n’était pas encore officiellement établie au moment des premières publications. D’autres ajoutent que la réponse a reposé sur une “forte mobilisation” et des renforts, ce qui, en creux, rappelle une réalité selon laquelle quand l’urgence survient, on improvise avec ce qu’on a.
Or un marché public, surtout un marché couvert et historique, ne devrait pas dépendre d’un sursaut héroïque pour éviter le pire. Il devrait avoir des règles, des contrôles, des équipements, des issues, des points d’eau, une gestion des risques.
Ce n’est pas “un accident”, c’est un risque connu et répété
Le marché Cluny est un marché couvert datant de la période coloniale, au cœur de l’activité commerciale du Cap-Haïtien. Quand un même site connaît des sinistres à répétition, il ne s’agit plus d’un “coup du sort”. En décembre 2021, un incendie l’avait déjà frappé, avec un récit glaçant sur la situation des pompiers sous-équipés et non payés depuis des années. Cela devient un indicateur de risque structurel avec des installations électriques précaires, une densité d’étals, un stockage inflammable, une absence de compartimentage, une absence de dispositifs anti-incendie adaptés, et une tolérance de pratiques dangereuses faute d’alternatives. Le feu serait parti de la zone de volailles, où des foyers sont régulièrement allumés.
Même si l’enquête doit confirmer l’origine, cette information met en évidence une question simple : pourquoi, dans un lieu aussi exposé, des pratiques à flamme nue semblent “normales” au point d’être routinières ?
Les communiqués de solidarité ne remplacent pas une politique publique
Oui, les mots comptent. Quand la mairie annonce une commission d’enquête et exprime sa solidarité, quand le gouvernement dit être présent, dépêche le ministre de l’Intérieur pour évaluer la situation et parle de réponse coordonnée, quand la DINEPA rappelle l’usage des bouches d’incendie pour limiter les dégâts, ce sont des gestes attendus. Dans les premières heures d’un drame, il faut reconnaître la douleur, rassurer, montrer que l’État et la municipalité ne détournent pas le regard.
Mais sur le terrain, ce que vivent les marchand·es, ce n’est pas une “communication de crise”. C’est le choc, l’humiliation parfois, et un vertige très concret. Tout ce qui représentait des années d’efforts est parti en fumée. Le stock acheté à crédit, les économies cachées dans une caisse, les marchandises préparées pour le lendemain, les outils de travail, parfois même les papiers. Et avec ça, des questions qui serrent la gorge : Comment je vais recommencer demain ? Comment je vais nourrir mes enfants ? Comment je vais rembourser ce que je dois ?
Dans ce contexte, la solidarité publique n’a de valeur que si elle s’ouvre sur des actes et surtout sur des actes qui se voient, qui se mesurent, qui se suivent. Parce que, sinon, la solidarité devient une séquence habituelle. On fait une déclaration, on promet une enquête, on prend des photos, puis la vie reprend… mais pas pour les sinistré·es.
La question qui dérange n’est donc pas “qui a parlé le plus vite ?”. La vraie question, celle qui compte pour les personnes qui ont tout perdu, est bien « qu’est-ce qui change après l’émotion »? D’autres questions essentielles doivent être posées: que portent les sinistré·es en silence quand les caméras s’éteignent? Est-ce qu’il y a un calendrier public, clair et annoncé, pour le recensement, l’aide d’urgence, le relogement provisoire, la sécurisation du site et un vrai plan de réhabilitation ? Est-ce qu’il existe un plan chiffré, avec des montants identifiés, des sources de financement assumées, des critères d’attribution transparents et des mécanismes de contrôle pour éviter l’arbitraire et les promesses sans suite ? Est-ce que des mesures vérifiables sont mises en place tout de suite, comme des audits électriques, des règles strictes et réalistes sur les pratiques à risque, l’installation d’extincteurs, la remise en service de points d’eau fonctionnels et des accès dégagés pour les pompiers ? Et surtout, est-ce qu’il y a une personne ou une équipe clairement responsable, un point de contact connu, un dispositif où les marchand·es peuvent obtenir des réponses concrètes, régulièrement, au lieu de rester suspendu·es à des déclarations générales ?
Parce qu’un marché ne brûle pas seulement à cause d’une étincelle. Il brûle aussi quand, année après année, on accepte l’idée que “c’est comme ça en Haïti”, que la prévention est à fuir, que le contrôle s’absente, que les équipements n’existent pas. Et “plus tard”, c’est souvent après le drame. La compassion est une première marche. La politique publique, c’est une chaîne avec prévention, normes, moyens, suivi, responsabilité comme maillons.
Sinon, la solidarité se transforme en liturgie de crise. On vient, on serre des mains, on annonce une enquête qui ne sera jamais aboutie, on promet des “mesures fortes”. On parle d’urgence et de coordination. Puis la fumée se dissipe. Les micros s’éloignent. Les caméras s’éteignent. Et le marché, il retombe dans sa routine dangereuse : les mêmes branchements bricolés, les mêmes allées obstruées, la même absence de moyens, la même prévention renvoyée à demain.
Le problème, ce ne sont pas les communiqués. Le problème, c’est ce qu’ils masquent, l’écart constant entre la parole publique et la réalité. À Cluny, ce que le feu a consommé, ce ne sont pas seulement des dépôts et des étals. Ce sont des années de crédit, des mois de tontine (sapotay/ sòl comme on dit en Haïti), des vies organisées autour de quelques mètres carrés. Quand on perd tout, on ne réclame pas de la compassion en continu. On réclame des décisions, un calendrier, des chiffres, des responsables identifiables. Bref, une politique publique.
À force de n’offrir que de l’émotion et de la symbolique, on fabrique un cycle. On compatit. On promet d’enquêter. On promet. Et l’on reconduit, presque intacte, la même vulnérabilité jusqu’au prochain incendie.

